Mardi 21 août 2007
Episode IV
 
‘’Où il est question de faits d’hiver en été’’
 
 
- Ca va mal finir…tout ça se terminera mal !
 
Anatole prophétisait derrière son comptoir en désignant les journaux qui relataient les évènements de la nuit. Les six clients présents ce matin là acquiesçaient sans restrictions. Jetant un regard sur les canards étalés sur le comptoir, je lus le récit de la nuit.
 
Le titre de la première page était à peine provocateur, juste ce qu’il faut pour attirer le regard. « Les quartiers sensibles de la ville s’enflamment ». A première vue, ça fait petit joueur, on aurait pu penser à des titres plus accrocheurs, plus sanglants, de ceux qui remuent les tripes, « peur sur la ville par exemple » ou « les hordes barbares mettent à sac la ville », mais non, tout l’art est là, la peur il ne faut pas la nommer mais la suggérer derrière une apparence de modération et d’objectivité. Elle doit être la conclusion inévitable de la lecture de l’article et non l’inverse, sinon ça ne marche pas, ça fait pas vendre.
 
Pour attirer le client les flammes suffisaient, le feu attire, c’est comme ça depuis la nuit des temps, c’est dire…
 
Les articles exposaient les événements, avec des données chiffrées, ça fait toujours sérieux. Mais au détour d’une phrase, sans en avoir l’air, le détail perfide, la révélation fallacieuse orientait le sens des évènements. On apprenait qu’une voiture avait été brulée à 100 mètres de la mosquée, l’article ne mentionnait pas que la voiture se trouvait à 10 mètre d’une superette sur un parking, ce n’était pas le but. L’important était de lié les deux termes : incendie et mosquée. Le rapprochement suffisait, les commentaires seraient apparus oiseux, superfétatoires, trop long à lire. La mécanique était en place, tout était dit, deux mots et les émotions s’agitaient, la colère et la peur raisonnaient comme les éclats de voix qui portaient les commentaires.
 
Les récits étaient placés dans la rubrique des faits divers, ceux qui n’appellent pas de réflexions et sur lesquels chacun peut à bon droit avoir une opinion. C’est là que l’on place les faits qui peuvent être compris sans référence à d’autres données, les monstruosités quotidiennes dont la compréhension est immédiate. Mettre sur le même plan les incidents qui ont lieux dans un quartier et un accident de manège, c’est quand même un peu hâtif !
 
Anatole en patron de café avisé avait bien compris l’intérêt de l’affaire. Servir l’apéro ça demande une longue expérience, c’est un métier. Il faut d’abord lancer la conversation sur un sujet ou chacun a quelque chose à dire pour l’ambiance, puis s’effacer et laisser les conversations se nouer.
 
Ceux qui parlent beaucoup reprendront une consommation parce qu’ils auront soif, les timides commanderont aussi un autre verre pour se désinhiber. Pour ça le fait divers il n’y a pas mieux, tout le monde a quelque chose à dire, c’est inévitable, de la pure arithmétique de bar.
 
Avec un peu de chance les conversations s’animeront, pas trop quand même les éclats de voix ça fait fuir le client, mais la dispute de comptoir, pour le patron perspicace c’est une rente, le chiffre d’affaire garanti.
 
La dispute est toujours suivit de la réconciliation, l’humanité est faite comme ça, la scène de ménage précède le rodéo dans les plumards, la polémique sur le zinc est suivit d’un échange de tournées chez les gens bien élevés. Ce jour là chez Anatole, les quelques voitures brulées et les incendies de poubelles donnaient à plein rendement.
 
Tout le monde était d’accord pour réprouver les agissements criminels et irresponsables de quelques jeunes étrangers aux habitudes exécrables et aux idées douteuses. Le fait que rien ne prouvait que les auteurs d’exactions soient étrangers ne troublait en rien l’implacabilité des raisonnements et la rigueur des solutions proposées. Evoquer ce détails aurait été malséant voire grossier. Evoquer, également, l’origine des ascendants directs des six clients présents parmi lesquels on aurait pu dénombrer au moins dix nationalités différentes et quatre continents (l’Australie ne compte pas) aurait été du dernier mauvais gout.
 
-Les casseurs faut les renvoyer chez eux, il n’y a pas de mystère, c’est la seule solution.
 
-Ils respectent plus rien, même pas les voitures !
 
-Ils ont même mis le feu à un autobus. (On apprendrait plus tard, que des pétards avaient été lancés dans un autobus par des gosses pris par l’ambiance quatorze juillet)
 
- La religion moi j’ai rien contre, mais si on s’attaque aux voitures faut interdire ! C’est ça  la laïcité.
 
Ces quelques exemples de réactions pleines de bons sens et de Ricard, grande marque française dont monsieur Charles Pasqua fut un temps le représentant peuvent donner une idée du consensus général sur les mesures répressives préconisées (une réflexion serait à mener sur l’opportunité de maintenir le préfixe de ce mot). De nouveaux délits et de nouvelles peines étaient suggérés ; tout y passait, les récidivistes, les pédophiles, les chômeurs, les fonctionnaires, les jeunes en général, les jeunes encapuchonnés en particuliers, les buveurs d’eau, les femmes adultères et surtout les amants des femmes adultères.
 
Tout le monde avait son délit et la peine qui devait correspondre et dans ce domaine l’imagination est fertile. Le bistro s’échauffait et le tiroir caisse sonnait. Seul un client ne disait rien, un vieil homme qui avait connu un drame, les accidents de la vie ça isole, ça rend pas causant. Il venait tous les jours boire quelques Pastis avant de retourner chez lui et boire encore, le matin ça lui permettait de moins trembler. Il venait sans doute pour le bruit, pour un dernier contact avec la réalité, pour sentir un peu de vie autour de lui, on n’a jamais su. Il mouillait son Pastis avec ses larmes, mais comme il avait beaucoup pleuré, des larmes il n’en avait plus, alors le Pastis il le buvait pur.
 
Lorsque la conversation s’orienta sur le terrain politique, le terrain était lourd, on sentait qu’il avait été arrosé d’une pluie de Ricard, les noms des sauveurs évoqués me donnèrent une irrésistible envie de m’isoler pour boire mon café sur la terrasse, ça tombait bien il ne pleuvait pas.
 
Sous le soleil d’été, à la paresseuse, je commençais à feuilleter le dossier que Marie Madeleine m’avait confié. Il était vide, ou presque, un contrat de vente, une description des lieux tracée à la hâte, quelques notes illisibles provenant de l’entretien que Marie Madeleine avait eu avec les plaignants, trois copies de main-courante déposées au commissariat pour bruits injurieux contrevenant aux articles 222-16 et R 623-2 du code pénal, qui répriment le bruit excessif et injurieux aucune suite n’ayant été donnée. Une misère.
 
En déchiffrant avec difficultés les notes, je reconstituais quelques brides de l’histoire. Un certain Mouju s’ingéniait à rendre la vie impossible à une famille tout ce qu’il a de comme il faut depuis quelques mois. Ses armes favorites étaient la chaîne HI-FI et le barbecue, en vente libre à cette époque de l’année mais dont l’usage abusif et répété peut être redoutable. D’après les notes de Marie Madeleine la musique diffusée n’était pas de nature à apaiser les mœurs ou provoquer l’élévation de l’âme et pour la citer littéralement, Maître Marie Madeleine avait écrit avec une orthographe impeccable dans un style concis et précis : « fait chier avec des chansons pornos de vieux ». Cela donnait le ton de l’affaire.
 
Le Mouju, je l’avais croisé, un vieil instituteur très actif dans un certain nombre d’associations, barbe blanche, toujours le mot pour rire, râleur professionnel, le genre à intervenir le premier dans une réunion pour dire qu’il n’a pas reçu la convocation. L’homme de gauche devenu propriétaire, le voisin.
 
La vie dans les villes serait douce et harmonieuse si on pouvait vivre entre gens qui se ressemblent, partageant le même mode de vie et les même gouts mais ça marche pas comme ça, les voisins on ne les choisit pas toujours, alors on fait tout pour imposer son point de vu, ses habitudes et ceux qui n’entrent pas dans le moule, les réfractaires, les exotiques, on les isole, pas par méchanceté mais pour rester entre soi, pour avoir des voisins qui nous ressemblent, pour que les enfants prennent de bonnes habitudes à l’école et suivent de bons exemples. Une ségrégation douce en quelque sorte, naturelle.
 
Les notes de Marie Madeleine ne permettant pas d’avoir une vision plus claire de l’affaire, il me parut nécessaire de rendre visite aux plaignants pour recueillir des éléments complémentaires. L’heure du thé me semblait convenir.
 
De nouveau l’assassinat de Daouda revint, qu’allait il faire dans la tour où il avait trouvé la mort et qui ne se trouvait pas dans son quartier de résidence ? Pourquoi l’avait-on mis dans cet état avant de le défenestré ? Ça faisait beaucoup de questions auxquelles ne répondaient pas les rubriques « faits divers » des journaux.
 
D’ailleurs s’agissait-il de « faits divers » ? Les rapprochements sont parfois le fruit du hasard, parfois la marque d’une volonté de manipulation, mais parfois aussi ils ont un sens encore faut il le trouver…
 
A suivre…     
 
 
 
 
Par louis ferdinand raskolnihof - Communauté : Ecrire
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