Samedi 11 août 2007
 
‘’Ou le songe d’une nuit d’été à la lumière des gyrophares’’
 
A 21 heure j’arrivais devant le commissariat principal de la ville, rien ne signalait une activité particulière. Un observateur attentif cependant aurait pu remarquer une fréquence plus élevée que la normale des sorties de véhicules, un pas accéléré des fonctionnaires, un ton sec des ordres et des réponses que l’on entendait parfois dans le hall d’entré provenant de l’intérieur, une fébrilité.
 
J’attendais Marie-Madeleine, un peu inquiet. Un appel au secours ce n’est pas son genre même si elle a le SMS facile. Elle excelle plutôt dans l’annulation de rendez-vous. Elle sait mieux décommander que demander. Je redoutais un événement fâcheux, un incident avec une personne placée en garde à vue ou plus probablement avec un fonctionnaire de police que maître Marie-Madeleine eût voulu remettre vertement à sa place dans des termes, qu’avec mauvaise foi on peut qualifier d’outrage. Ca dépend de la nuance du vert.
 
La petite place qui se trouve devant le commissariat, était déserte et calme à cette heure ainsi que la petite avenue bordée de marronniers qui longe une école primaire et conduit à la mairie. La devise de la République, inscrite comme il se doit au fronton de tous ces édifices publics, éclairée par le crépuscule estival était figée dans la pierre, irréelle.
 
Voyant arriver Marie-Madeleine d’un pas rapide et décidé, j’en déduisis qu’il ne avait pas péril en la demeure. Elle paraissait même plutôt en forme. Vertu tonifiante de la confrontation avec l’autorité légale…
 
Passant devant moi, sans même m’octroyer un regard, esquisser une excuse pour l’attente ou même un léger remerciement pour avoir répondu à son appel, quelque chose qui aurait atténué mes regrets pour le sacrifice de ma soirée gâchée avec Alexia, elle dit d’un ton impératif :
 
-On s’en va, c’est le Kosovo ici ! Je ne reste pas une minute de plus dans ce quartiers ! Les flics font n’imp’, ils sont devenus complètement dingue.
 
J’eus peur un court instant de porter la responsabilité de la catastrophe qui allait m’être annoncée, il vaut mieux ne pas trainer dans les coins où se produisent les explosions que se soit celles de dynamite ou celles de colères, j’étais le seul interlocuteur que Marie Madeleine avait sous la main et redoutais les dommages collatéraux aux bavures policières. Toute réponse à une attaque aussi justifiée qu’elle soit suppose de prendre un risque pour des individus qui n’ont rien à voir avec le conflit, le processus de la réponse violente implique d’admettre comme postulat de départ : « il n’y a pas d’innocents »
 
Je pris donc le parti du silence prudent, surtout ne pas poser de question, laisser venir et elle vint.
 
 
-Tu sais ce qu’il c’est passé ?…non mais tu sais ce qu’il c’est passé ?
 
Je subodorais qu’un non interrogateur s’avérait inutile et même incongru.
 
- Et bien après la mort de Daou…(elle ne termina pas le mot) enfin l’assassinat, le lendemain c'est-à-dire hier, dans le cadre d’une enquête de flagrance, utilisant l’article 56 du code de procédure pénale les flics ont encerclé la cité ou avait eu lieu les faits à six heure du mat’.Ils se sont attaqués à deux tours en particulier, et ont débarqué dans les appartements, enfin tous ceux qu’ils avaient dans le collimateur puis ont embarqué une vingtaine de types chez qui ils avaient trouvé quelque chose pouvant justifier des poursuites.
 
Sur les vingt placés en garde à vu, aujourd’hui, j’en ai vu cinq, les autres ont été transféré dans un autre commissariat ou avaient déjà vu un avocat. Contre ceux que j’ai vus les flics n’ont pas grand-chose mais comme il s’agit d’une enquête pour un crime de torture et d’acte de barbarie commis en bande organisée et en fait  pour trafique de stup’ les G.A.V. (garde à vu pour les connaisseurs) peuvent être prolongées avec l’accord du procureur au delà de quarante huit heures dans la limite de quatre jours. De toute façon à un moment ou à un autre les flics seront bien obligés de les relâcher, mais ce moment là les flics le redoutent car voila ce qu’il c’est passé…
 
Elle marqua une pause, mon attention s’éveilla, le pot aux roses se découvrit poliment pendant que le poteau rose palissait de jalousie.
 
-Lorsque les vingt types ont été amené au commissariat central, l’ambiance était chaude, très chaude même, et le brigadier chef qui était de permanence aux G.A.V. (garde à vue pour les intimes du brigadier chef) est connu pour être vicieux, c’est un spécialiste de l’outrage.
 
Un instant j’imaginais un bon gros brigadier chef à poil devant la les cellules de garde à vue et des embastillés terrorisés et outrés à la vue de cette nudité mais Marie-Madeleine ne parlait pas de l’outrage à la pudeur. Je n’évoquais même pas cette vision dantesque, ça ne l’aurait pas fait rire…Elle continuait :
 
-Comme tu le sais, lorsqu’il y a délit d’outrage et qu’il y a condamnation à des dommages-intérêts en faveur du fonctionnaire, l’état verse les dommages-intérêts si le condamné est insolvable. De ce fait si un flic arrive à exciter suffisamment un clodo en cellule de dégrisement pour être copieusement insulté voire subir d’autres marques infamantes de la part clodo et si il y a condamnation, bien que le condamné soit insolvable l’état versera les dommages et intérêts.
 
Le brigadier chef dont je te parle y a vu un moyen commode d’arrondir ses fins de mois et à chacune de ses affectations aux G.A.V. (garde à vue pour les amateurs de noms d’oiseaux), il pousse les types à commettre un délit d’outrage. Mais hier, ça a dérapé, les flics qui avaient la grosse tête suite à l’opération dans la cité ont fait n’imp’ et maintenant ils sont bien embêtés car lorsque les gardés à vue vont sortir ils risquent de mettre de l’ambiance dans la ville.
 
De nouveau elle marqua une pause, un gyrophare passa, le pot aux roses découvert pavoisait, le poteau rose était très pâle.
 
 
 
- Tu connais Babar ? J’opinais, c’était un petit caïd, assez gros, qui passait ses journées à la sortie du R.E.R. où il se livrait à différends trafics.
 
-Tu vois comment il est Babar ? Je confirmais que le gabarit du dénommé Babar ne m’était pas inconnu.
 
- Et bien comme il faisait le malin sans doute, les flics l’ont mis en slip au milieu des cellules de garde à vue avec une perruque de blonde. Non mais tu te rends compte avec une perruque de blonde !
 
Je convins que les flics avaient exagérés, bien que la connerie de Babar soit de notoriété publique, il ne méritait pas quand même d’être déguisé en bimbo. Je fis part de cette observation à Marie-Madeleine, qui est brune, elle sourit en haussant les épaules, elle se détendait.
 
Pour la détendre complètement, je l’invitais chez l’italien qui tient une pizzeria en centre ville, par cette calme nuit d’été un diner en terrasse s’imposait. Piperno le dit toujours, il ne vend pas des pizzas, il vend de l’Italie. Compte tenu du prix des pizzas il est vrai qu’il doit justifier le supplément. Mais l’Italie…Une terrasse, une nuit d’été chaude et sereine, une illusion de voyage dans une grande ville de banlieue ça n’a pas de prix. Le centre ville des banlieues est l’ancien village, celui qui existait avant la ville, avant l’urbanisme, avant l’organisation rationnelle de la production de masse, c’est l’œil du cyclone là où il ne se passe pas grand-chose mais autour duquel tourne la tempête sociale. Le ciel était dégagé quelques étoiles brillaient, leurs lumières contrastaient par leurs silences avec celles des gyrophares qui s’allumaient plus loin, ailleurs dans d’autres quartiers de la ville. Peut être que la lueur des étoiles est aussi l’addition de milliers de gyrophares qui tournent là haut et qui font que les étoiles brillent. On ne sait pas, c’est loin…
 
J’amusais Marie-Madeleine en lui récitant les vers licencieux de quelques poètes polissons, et au café je lui demandais si elle avait pu apprendre quelque chose sur l’assassinat de Daouda. C’était une faute de goût car elle secoua la tête d’un air triste, de nouveau Daouda, celui qu’on avait connu, fut présent.
 
 -Non rien, tu sais les flics m’en disent le moins possible. Moins qu’a toi. Rétorqua-t-elle sur un ton ou se mêlait ironie, défis et une pointe de reproche faisant allusion à mes relations privilégiées avec le capitaine Landu (que par commodités j’appelais lardu).
 
-Tout ce que je sais, c’est qu’ils semblent être sur la piste du terrorisme, mais je pense que c’est bidon et qu’ils font ça pour pouvoir allonger encore la durée des garde à vue, mais là ils rêvent, car il leur faudra rendre crédible ‘’le danger imminent d’une action terroriste’’ tu vois Babar dans ce genre d’affaire ?
 
Non, vraiment je ne voyais pas. Ni lui, ni les autres. Je décidais cependant une petite visite de courtoisie à ce bon vieux Lardu le lendemain. J’aurais pourtant du savoir qu’en matière de rêveries celles des fonctionnaires de l’état a une caractéristique, elle a des conséquences.
 
A suivre…
 
 
Par louis ferdinand raskolnihof - Communauté : Au fil des mots
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