Jeudi 2 août 2007
 
‘’qui enseigne qu’il y a un temps pour la musique et un temps pour l’amitié’’
 
 
Le défénestré c’était M’Sylla, Daouda M’Sylla, qui nous avait été présenté par son père cinq ans auparavant. A l’époque, nous tenions Marie-Madeleine et moi une permanence juridique hebdomadaire. Monsieur M’Sylla père portant la gandoura blanche qui signale l’africain musulman, nous avait expliqué que son fils Daouda, harcelé injustement par un juge d’instruction particulièrement répressif, faisait l’objet d’une mesure d’interdiction de séjour dans les Hauts de Seine ce qui ne lui permettait plus de suivre de cours dans un lycée proche de son domicile. Il s’agissait d’une atteinte à ses droits les plus élémentaires. Il y avait une discrimination du fait de ses origines, le père de Daouda ne précisant pas la nature de la discrimination nous entendions raciale, il pensait sans doute religieuse. Bref, la France patrie des Droits de l’Homme ne pouvait tolérer cela. Daouda était attachant et nous avions compati. Sa situation m’étonnait, elle révoltait Marie Madeleine.
 
Nous devions apprendre, plus tard, que le chérubin, participait à une bande, au sein de laquelle il jouait un rôle non négligeable, spécialisée dans le vol de portable et les rackets en tout genre. Bande dont le chiffre d’affaire avoisinait celui d’une prospère petite superette. Qu’un juge ai voulu éloigner Daouda de ses relations pendant l’instruction pouvait sembler normal et mon étonnement pris fin, pas la révolte de Marie Madeleine.
 
Mais Il est vrai que Daouda était attachant. Lorsque nous lûmes son nom dans le journal, malgré la rubrique faits divers où il figurait, ce qui nous revint en premier ça n’était pas son passé agité mais son rire et son élégance. Il était intelligent, opiniâtre, volontaire et ambitieux. Ces qualités avaient tout de suite été repérées et appréciées par Marie Madeleine qui recherchait ces personnalités aptes à contrôler leur destin et à échapper à leur milieu. Pour ma part j’avais aussi repéré son absence de scrupules et son caractère violent, question de point de vue…
 
La nouvelle Madone des quartiers avait décidée d’en faire quelqu’un, un exemple à faire baver Jules Ferry. D’abord elle mit toute son énergie pour faire lever l’interdiction de séjour et elle y arriva, puis entrepris de lui faire passer son bac, il avait 19 ans, ils passèrent de nombreuses soirées ensemble. Elle voyait pour lui une belle carrière, d’abord le bac puis science-po et après pourquoi pas l’E.N.A., Il est vrai que notre Daouda parmi les enfants d’Auteuil Nelly Passy n’aurait pas détonné, il avait une redoutable faculté d’adaptation. J’observais, dubitatif, les efforts de Marie Madeleine, mais il est vrai que Daouda était attachant avec ses raisonnements faux 
et ses arguments justes, ses rires et son optimisme et surtout son élégance africaine.
 
Daouda n’a jamais eu son bac. Un jour on ne le vit plus, il avait disparu sans donner de nouvelles. Six mois après on le voyait de nouveau se promener dans les rues de la ville en gandoura blanche et barbu, il fréquentait la mosquée, j’en conclu qu’il avait choisi de marcher dans les pas de son père.
 
C’est cette histoire qui passa un instant sur la table du bistro d’Anatole, à la place de l’article du ‘’Parisien ‘’ qui relatait un fait divers sordide où figurait le nom de Daouda. Marie Madeleine se taisait, mais je vis de la buée dans son regard, comme la rosée de l’été. Je me taisais aussi, les alchimistes utilisaient la rosée du matin pour « le grand œuvre », ils l’appelaient les larmes de Marie, alors ça se respecte ! Un instant Daouda fut présent, un instant d’humanité…
 
Anatole voyant que nous avions ouvert le journal à la page qui concernait cette affaire, s’approcha avec l’air du cancre qui connaît la réponse pour une fois.
 
-« si vous saviez dans quel état il l’ont mis » dit-il sur le ton de la confidence.
 
Croisant le regard noir de Marie Madeleine, j’entrepris de modérer les ardeurs narratrices d’Anatole.
 
-« tu vas nous gâcher les croissants, Anatole, garde ça pour l’apéro ! »
 
Anatole repartit, avec l’air du cancre qui une fois encore n’a pas réussi à placer la réponse qui fera grimper sa moyenne mensuelle. Il se rattrapa à l’apéro et j’eus droit aux détails croustillants, Marie Madeleine était partie depuis longtemps.
 
En partant, avec un air désolé, elle m’avait dit :
 
 -« Mon pauvre Loulou, je n’ai pas grand-chose pour toi cette fois ci, juste une histoire de trouble de voisinage, je te laisse le dossier.» Je cachais aisément mon enthousiasme, elle continua :
 
 –« Un voisin complètement marteau qui fait chier un couple qui m’a demandé de défendre ses intérêts, des copains d’Anne Charlotte, tu vois le genre… »
 
Le nom d’Anne Charlotte m’évoquât une famille catholique partant à la messe le dimanche, le père, la mère et les quatre enfants réglementaires et l’emmerdeur me parut soudain sympathique. Mais pour mes activités, la sympathie est contre-productive et j’avais besoin d’argent pour payer les apéros d’Anatole, mes romans policiers, mon gout pour les philosophes rationalistes, ma passion du cinéma, mes revues, mon loto, le fisc, mon propriétaire et…une pute de temps en temps. Je reportais la délicieuse lecture de cette affaire civile et très bien élevée à plus tard, et après l’apéritif bien sanglant que m’avait servi Anatole, je décidais d’aller trainer dans la cité où avait été défenestré Daouda.
 
Je m’y rendis dans l’après midi, rien ne semblait indiquer une activité particulière, pourtant une présence invisible, obsédante, indéfinissable trainait dans la cité comme les bandes qui se formaient, se dispersaient, se reformaient en déformant.
 
La rumeur courait depuis trois jours, les faits avaient eu lieu à quatre heures du matin, il n’y avait pas de témoins, mais tout le monde savait quelque chose. D’abord le bruit avait couru qu’un black défoncé c’était balancé d’une fenêtre du dernier étage, après l’opération musclée des agents de relation publique du ministère de l’intérieur, les conversations portaient sur un black qui avaient été balancé d’une fenêtre par les keufs, quand on apprit qu’il avait été torturé et qu’il fréquentait la mosquée on en conclut qu’un combattant de la révolution islamique avait été torturé puis assassiné par le Mossad avec l’aide de la police française.
 
Toutes ces hypothèses, bien que fertiles sur un plan romanesque, ne me renseignaient pas beaucoup sur les causes de la mort de Daouda. Je me dirigeais vers le lieu ou Bébert  faisait la sieste l’après midi après avoir fait la manche le matin à la station du R.E.R. Bébert compte tenu de son ancienneté dans le métier de clochard était respecté et savait beaucoup de choses.
 
Au détour d’une allée, un grand black habillé façon racaille m’interpella ; -« Raskolmescouilles,
Faut pas trainer dans les tiéquards en ce moment, sauf si tu veux jouer avec le feu » ajoutât-il en riant.
 
J’ignorais cette interpellation un peu rude. Mon nom n’est pas facile a prononcé et compte tenu du
 gabarit de l’interpelleur, j’optais pour l’indulgence, il n’y a pas de fautes sur les noms propres.
 
Je n’avais nulle envie de me lancer dans une controverse linguistique d’autant que la phonétique était à peu près respectée.
 
Le ballet des jeunes encapuchonnés, les sonneries de portables incessantes qui annonçaient l’arrivée d’un texto, les cars de C.R.S. qui patrouillaient aux abords de la cité, tout annonçait une nuit agitée. Ma bienveillance à l’égard d’une plaisanterie bien innocente, quoique peu fine, sur mon nom 
en fut confortée.
 
Quand Bébert me vit, il partit en courant-«  je sais riens », disait-il, -« je n’ai pas envie de te voir, ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais » ; son attitude me dit tout ce que je voulais savoir.
 
Je quittais cette paisible et riante réussite de l’urbanisme et rentrais chez moi pour attendre mon rendez-vous avec Alexia, sous la douche j’évoquais avec gourmandise les possibilités culturelles et érotiques de cette soirée.
 
Alexia est une artiste dans de nombreux domaines. Diplômée de musicologie, j’adore écouter avec elle de la musique et aller aux concert, elle m’a fait découvrir Stockhausen, Schönberg et Varèse, un peu intello, un peu bohème, sensible, à ses connaissances en arts plastiques s’ajoutent d’autres talents qui contribuent de façon non négligeable à son charme.
 
Pour moi son nom évoque aussi toutes les belles figures de style que popularisèrent San Antonio et le Kamasutra.La brouette de Zanzibar, le tabouret lithuanien, le sombrero mexicain…toute une poésie.
 
Vers vingt heures, j’allais sortir quand mon portable m’annonça sur un air de Vivaldi que Marie Madeleine voulait me voir. Le SMS disait :
 
-« LL les keufs font n’imp SOS j crac »
 
La brouette de zanzibar se brisa, le tabouret lithuanien s’effondra, le sombrero mexicain s’affaissa, Alexia fut décommandée avec excuses très plates et prétexte fallacieux mais bien trouvé, je ne peux pas me permettre de décourager les bonnes volontés .Je répondis à Marie Madeleine que j’arrivais.
 
Aucune soirée culturelle et non moins érotiques, aucun plaisir de l’intellect et des sens ne mérite que l’on abandonne une amie qui lance un appel à l’aide. 

A suivre...
 
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Par louis ferdinand raskolnihof
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