Jeudi 26 juillet 2007
 
 ‘’ou l'on apprend qu'il existe un usage inédit de la tour Eiffel et un usage plus conventionnel des stupéfiants.’’
 
" Casse toi, maintenant tu me casses les couilles alors barre toi "
Installé tranquillement à la terrasse du café ou j'ai mes habitudes, le bruit de cette conversation un peu vive pour cette heure matinale, me tira de ma réflexion qui abordait les problèmes essentiels de l'âme, de la raison, du lien trop évident entre Spinoza et Descartes, des problèmes de voirie, des faits divers et de leurs conséquences sur la montée-du-populisme-qui-avait-amené-l'élection-de-Nicolas-Sarkozy, et de mes loyers impayés...Prêtant plus attentivement l'oreille, le fond de l'affaire, apparu. Rachid, le fils d'Anatole, le patron du troquet, s'était levé du pied gauche et avait entrepris de rappeler aux convenances les plus élémentaires un audacieux qui avait garé son vélo en l'appuyant sur sa voiture.
Anatole temporisait.
-" Laisse le tranquille, il boit son demi et après il s'en va "disait il soucieux de conserver la clientèle. Mais Rachid n'en démordait pas 

- " Y a pas de raison; il nous a manqué de respect, il dégage, on ne peut pas tout accepter "
-" Rachid, je te respecte, je t'ai jamais manqué de respect mais tu es un branleur et tu me fais chier " disait le client agressé, touché dans son honneur et mécontent de se voir gacher l'instant délicieux du cinquième demi de la journée, celui de 10h du matin, le régal du connaisseur.
-" Tes conneries va les faire ailleurs chez Omar, chez hussen ou chez le vietnamien mais pas ici, ici c'est une maison honorable qui n'accueille pas les connards comme toi, qui sont tricards dans tous les bistros de la ville "Anatole bougonnait, si on peut plus servir les poivrots à quoi servent les bistros, qui sont une sorte de service public, faut pas toucher au coeur de métier. Anatole était inquiet des propos de son fils et du chiffre d'affaire.
Soudain le client voulu prononcer la parole définitive, celle qui allait mettre fin au conflit, la parole libératrice, celle que l'histoire retiendrait, l'équivalent Kabyle du « veni, vidi, vici » latin.
-" Rachid, je te respecte mais tu es un enculé "
Je vis alors passer par la porte du bistro dans l'ordre, un verre de bière, une casquette de cycliste, un client mécontent, et le pied de Rachid qui alla s'écraser avec un bruit mou sur un postérieur de client mécontent mais maladroit qui en dix minutes avait transgressé deux interdits la Bagnole de Rachid et sa virilité (les deux étant liées)
.
Le client repris son vélo, Rachid son calme, Anatole son travail, je repris mes réflexions et la sérénité revints dans la rue. 

C’était un matin d'été qui ressemblait à l'automne, il avait plu pendant la nuit, le ciel était gris il faisait à peine assez chaud pour être à une terrasse. J'attendais Marie-Madeleine, ma patronne ou plutôt l'avocate pour qui je travaillais ponctuellement en cherchant pour elle des indices, des preuves aptes à étayer, les dossiers souvent vides de clients pas toujours très nets qui sans l'aide de Marie-Madeleine, la nouvelle Jeanne D'Arc, se verraient livrés à la vindicte de la société dignement représentée par le Procureur de la République et de la pensée unique, et condamnés, par des magistrat intègres, sévères, justes et débordés.
Mon café refroidit, le vent chassa les nuages, le soleil réchauffa la rue, au bout de la rue Marie-Madeleine apparut
Coiffée en arrière, l'air décidé, presque arrogant, elle portait un ensemble assez chic et très féminin. Je l'avais pourtant connu avec des tenues impossibles un vieux blouson bleu qui la faisait ressembler à rien mais elle avait changé et jeté son vieux blouson. Sa démarche ce jour là était un peu incertaine, on était mardi et la veille elle avait été à son entrainement hebdomadaire de jiu-jitsu, ceci expliquant sans doute cela.
Elle s'arrêta à ma hauteur et sans même s'asseoir ou dire bonjour, elle s'adressa à moi en termes choisis mais inhabituels pour un membre du barreau:
-" Putain loulou, j'ai une tour Eiffel dans le cul "
Je n’ai jamais aimé la tour Eiffel comme le Sacré cœur, ils me sont toujours apparus comme des monuments prétentieux et inutiles tout juste bons à prendre les touristes pour des cons. Vanité injustifiée du peuple français qui n'a pas choisi par hasard comme mascotte le coq, le seul animal capable de chanter les pieds dans la merde. Pour moi Paris c'est des ruelles, des bistros, des histoires, des gens. Mais savoir que la tour Eiffel pouvait fréquenter des endroits si insolites  la fit remonter dans mon estime.
Sans attendre Marie Madeleine s'assit, sans éprouver aucune gêne, tout n'est que symboles…
Elle commanda un café qu’Anatole s’empressa de servir, une avocate dans un bar kabyle ça se soigne surtout quand on a un fils de nature emportée. Puis elle commença le récit de son audience de la veille, sans donner de précisions sur la nature de la tour Eiffel, et surtout sur le phénomène physique qui l’avait amenée là où elle était, des japonais seraient déçus ce jour la.
-" Hier, aux prud’hommes c’était ouf, je t’ai parlé de l’affaire Levissela ? "J’acquiesçais, moi je l’avais appelé Levicelard, simple moyen mnémotechnique. " J’ai plaidé hier, tu te rappelles des faits ? Levissela, qui est chauffeur de direction, se fait envoyer à son adresse professionnelle une revue porno, c’est vrai que c’est limite mais bon…les connes du service courrier l’ouvrent et par pure méchanceté, je pense, dépose la revue à la vue de tout le monde. Ca fait un pataquès, le patron convoque Levissela et le rétrograde avec baisse de salaire. "
-" Et Levissela n’est pas content. " Ajoutais-je, histoire de montrer que je suivais.
Marie Madeleine continuais. -"Dans cette affaire il y avait deux problèmes ; d’une part, le fait de se faire envoyer une revue porno à son adresse professionnelle constitue- t-il une faute ?d’autre part même si c’est une faute l’employeur pouvait il utiliser ce fait pour fonder la sanction ? " Sur cette dernière question le ton de Marie Madeleine changea pour devenir incisif, la bête juridique s’était réveillée, elle tenait sa proie, la faille dans l’évidence d’une situation qui allait lui permettre de démontrer l’indémontrable, de sauver l’insauvable, bref de permettre à Levissela de feuilleter tranquillement sa revue porno en attendant son patron qui se rend sans doute régulièrement dans un bordel chic du XVIème arrondissement. C’est ça la société de classe ; aux patrons les bordels aux employés la branlette, faut conserver les traditions.
Je demandais à Marie Madeleine si la revue était intéréssante, elle rit pour toute réponse, j’en conclus que ça devait être du joli.
-" Et à ton avis qu’a plaidé la partie adverse ? "Elle n’attendit pas ma réponse pour me dire avec jubilation. -"Et bien la faute, les cons, toute la plaidoirie de l’entreprise a été orientée vers la démonstration de la faute. Alors qu’en fait, la faute, on s’en bat ! La vraie question n’est pas la faute mais la preuve de la faute. Car même si Levissela a commis une faute en se faisant adresser une revue porno sur son lieu de travail, sans indiquer qu’il s’agissait d’un courrier personnel, ça fait partie de sa vie privé et son employeur n’a pas le droit de la violer. Il a encore moins le droit d’utiliser ce fait dont il n’aurait jamais du avoir connaissance pour motiver une sanction "
Je lui demandais qui était l’avocat de la partie adverse. « Alexis, il était archi nul » me répondit-elle rapidement, elle devait parler en connaissance de cause puisqu’elle avait couché avec lui, trois mois auparavant.
-" Tu comprends loulou " conclut-elle, -" c’est ça le droit, cela revient à faire prévaloir des principes, ici le respect de la vie privée, sur la réalité pour modifier cette réalité ".Elle y croyait.
Marie Madeleine continuait de parler, je ne l’écoutais plus. Je regardais l’ombre que dessinait le soleil sur son visage et sur sa nuque, elle était radieuse, j’aimais la voir comme ça.
Soudain, un nuage passa devant le soleil. Marie Madeleine s’arrêta de parler un instant, elle dit avec un air triste -"je suis dég’ loulou, demain je suis de permanence pénale et j’étais invitée à l’anniversaire de ma pote Marjolaine "
Je mesurais l’ampleur du drame. D’autant que les commissariats de la ville allaient sans doute connaître une certaine affluence. Deux jours avant notre conversation, un type avait été défenestré du 11 ème étage de la tour d’une cité dont les allées portaient de poétiques noms évocateurs de fleurs ,ou de nos belles provinces, mais ou les halles (ortographe incorrecte mais adaptée) d’immeubles servaient d’étal à de nombreux petits commerces spécialisés dans la vente d’herbes exotiques, de poudres miraculeuses et d’articles stupéfiants en tous genres.
D’après Anatole et le ‘parisien ‘ avant d’être défenestré le type, dont la renommée n’était plus à faire dans les commissariats, avait subit des traitements qui auraient fait palir d’envie les tortionnaires de la gestapo et du KGB. Les journaux en avaient parlé, le ministre c’était ému, le préfet avait été interrogé, le commissaire s’était fait enguêler, les flics avaient été envoyés sur place et pour satisfaire tous les gens, précédemment cités, avaient mis une vingtaine de types en garde à vue. On était dans la chaine infernale de la répression médiatique, dans quelques jours tout rentrerait dans l’ordre, les flics reprendraient la belote interrompue dans les commissariats, les dealers leurs petits commerces, les commissaires leurs rapports rassurants, le préfet ses mondanités, le ministre ses magouilles politiciennes et les journaux l’enquête qui permettrait de répondre enfin à la question qu’ils essayaient de faire passer comme la question qui passionnait tous les français : ‘’Nicolas baise t’il encore Cécilia ?’’
Tout allait rentrer dans l’ordre, sauf pour Marie Madeleine et moi car le type qui avait été défenestré était une vieille connaissance.
A suivre…     
 
Par louis ferdinand raskolnihof
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Commentaires

J'aime particulièrement le style à l'ancienne. Un troquet, des phrases un peu crues, un héros cynique et quelque peu obsédé sur les bords, voilà un vrai polard qui commence comme je les aime. Bonne continuation ;)
Commentaire n°1 posté par Enigmus le 28/07/2007 à 10h47
Bonjour,

Pardon de ma réponse tardive et merci pour ce petit mot d'encoragement, l'épsodeII sera demain sur le blog
Réponse de louis ferdinand raskolnihof le 02/08/2007 à 17h50
Bonjour et bienvenue dans la communauté...Encore un jeune blog, je vous souhaite une belle réussite avec le blog,ne attendant de lire la suite de l'histoire!
Commentaire n°2 posté par Benoît le 28/07/2007 à 14h52
merci aussi pour cet encouragement sa suite de l'histoire sera demain sur le blog
Réponse de louis ferdinand raskolnihof le 02/08/2007 à 17h51

Bonsoir à vous.

Pseudo fort évocateur que le votre.

Si vous êtes aussi vindicatif que Louis Ferdinand et aussi romantique que ce vieux Raskolnikov, vous avez de beaux jours devant vous! 

Commentaire n°3 posté par Béatrice le 04/08/2007 à 00h09
J'ai aimé le style alerte , efficace et l'humour...jubilatoire . Je lirai la suite plus tard .
Commentaire n°4 posté par clerval le 14/08/2007 à 09h19

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