Vendredi 16 novembre 2007
 
‘’Ou l’on constate qu’une conversation menée avec courtoisie débouche souvent sur des confidences. ‘’
 
 
Les gares de R.E.R sont tristes. Je renouvelais cette constatation par cette belle matinée d’été en me dirigeant vers le commissariat principal de la ville. Les gares en général évoquent les voyages, la joie des départs, la nostalgie des séparations, quelque chose que l’on quitte pour aller vers autre chose. Les gares de R.E.R sont les étapes de déplacements inutiles qui partent de rien pour aller à rien. Leurs armatures de fer et leurs appareils de flicage automatiques sont les matons des vaisseaux-prisons du commerce triangulaire contemporain ; boulot-métro-vidéo.
 
Traversant la passerelle aux diverses nuances de gris et aux odeurs d’urine qui enjambe les rails j’étais d’humeur morose.
 
J’aperçus alors Bébert et me souvins qu’il m’avait manqué de respect la veille. Il terminait, assis au soleil, sa dure matinée de manche en bon clodo consciencieux. Contrarié, j’étais peu enclin à la mansuétude et l’air sournois qu’il prit, en tentant de filer à l’anglaise me convainquit, si c’était nécessaire, qu’il faut toujours rappeler les bonnes manières aux malappris et sanctionner les manquements aux convenances surtout si l’impoli est plus faible que vous.
 
La violence gratuite est certes condamnable mais beaucoup moins que la violence payante, intéressée, lucrative. Le mal est surtout dans l’intention. La réaction immédiate que produit la vue d’un hypocrite sur l’épiderme de dispositions maussades est inévitable et bien compréhensible, ce qui en découle est dénué de sous-entendus malsains, c’est la nature et « naturam si sequimur ducem, nunquam aberrabimus» disaient les bons pères qui s’y connaissaient en excuses arrangeantes, surtout pour eux même.
 
Les réflexions contenues dans le paragraphe précédent sont, je l’avoue, le résultat de cogitations ultérieures, une casuistique construite a postériori sur des sophismes confortables. J’ai collé des baffes à Bébert parce que je haïssais l’image qu’il me renvoyait. Avec ses fringues trop larges, sa barbe en broussailles, son air de faux-cul et son entêtement à vouloir survivre, Bébert est l’image vivante de la descente sociale que nous redoutons tous, il était pour moi ce matin là celui à qui nous pouvons tous ressembler, celui que je deviendrais un jour ou que j’étais déjà sans m’en rendre compte. La pire des violences est toujours dirigée contre soi même, la fraternité commence par un meurtre, on le sait depuis l’histoire d’Abel et Caïn, c’est dans la bible, c’est dire…
 
Je ne suis pas très sportif, Bébert avait ses chances. Ce matin là, cependant, il portait des chaussures trop petites ramassées dans quelques poubelles, sans doute. C’est mieux que rien, certes, mais il n’y a pas toujours la taille.  Sa démarche empruntée accrut mes espoirs de rattraper l’insolent sans trop d’effort, car enfin dépasser à la course un clochard mal nourri, fuyant avec des pompes trop petites ne relève pas de la prouesse. 
 
Lorsque je dépassais Bébert au bout de la passerelle, il prit un air innocent pour les politesses d’usage.
 
-« Tiens Louis Ferdinand ! Tu te promènes, je ne t’avais pas vu. » Dit il sur un ton doucereux.
 
Son air faussement détaché amplifia mon juste courroux, je saisi son oreille, bien décidé à morigéner le fripon.
 
-«  Tu as mauvaise vue, Bébert, ça te jouera des tours, et ta mauvaise mémoire aussi. Tu ne te souviens plus de notre dernière rencontre et des cachoteries que tu m’as fait hier »
 
Serrant plus fort le fragile cartilage je continuais :
 
« -hier, tu m’as déclaré ne plus me connaître et n’avoir rien à me dire, tu m’as déçu Bébert, à cause de toi, hier j’étais triste »
 
Peu sportif, la force d’impact de mes coups n’est pas très efficace, je compense ce défaut par la précision. Le clodo a le foie sensible, les cinq litres de rouge acheté quotidiennement à moins d’un euro cinquante la bouteille y contribuent largement. C’est cet organe mal connu et trop négligé, dont les spécialistes de la faculté de médecine nous rappellent régulièrement l’importance vitale que mon poing atteignit. La grimace que fit Bébert m’indiqua que l’argument avait fait mouche.
 
Il s’agenouilla, comme un ministre de la république le jour de l’enterrement de l’archevêque de Paris. Bébert agenouillé présentait une cible trop tentante pour mes chaussures, qui avaient la bonne taille pour atteindre un organe trop connu et pour un clodo inutile, sauf à en faire un usage solitaire, que ma mère m’a interdit de nommer.
 
-«  Bébert, veux tu, maintenant, qu’on en finisse avec les politesses pour aborder les conversations sérieuses ?» demandai je, poursuivant je l’avertis «  car pour l’instant je me suis cantonner au service minimum, mais si tu t’entête dans ton mutisme taquin, je vais passer aux degrés supérieur, tu vas connaître la vrai série noire américaine, le film gore, le thriller qui fait vraiment peur. »
 
-« Non merci, ça suffit » gémit il « ça fait longtemps que je vais plus au cinéma, et puis ton Walt Disney m’a paru déjà bien relevé. Mais je sais rien je t’assure Raskolnikov, je n’étais pas là la nuit ou Daouda c’est fait descendre, j’avais une invitation, tout ce que je sais, c’est ce qu’on raconte, ce n’est pas intéressant »
 
-« faut voir » insistai je « tu sais déjà que c’est de ce genre de renseignements dont je suis friand, ça prouve qu’on a des choses à se dire »
 
-« Les choses, les choses, il y a les gens aussi » philosopha-t-il «  et des gens intéressés par cette histoire, il y en a beaucoup depuis quelques jours. Les flics d’abord qui embarquent n’importe qui depuis quelques temps et qui profitent de la situation pour oppresser le pauvre monde et régler des comptes l’air de rien sans vraiment chercher là ou il faut. Les barbus aussi, qui se promènent dans la cité en posant des questions indiscrètes, comme si ils faisaient leur propre enquête pour faire le ménage chez eux. Ce n’est pas seulement ceux qu’on connaît, les allumés qui veulent interdire le pinard.» Ajouta-t-il réprobateur « depuis quelque temps, il en est arrivé d’autre, des B.C.B.G. comme on les appelle, barbe, calotte, bâton, gandoura, ils se croient tout permis ceux là. Et crois-moi point de vue aumône, pour des religieux, il n’y a pas le rendement »
 
Reprenant l’oreille rougit du canaillou, je l’attirai vers moi. Son haleine sentait le mauvais vin, mais l’intérêt de la conversation me la rendait supportable.
 
-« Bébert, mon ami si tu sais que les flics ne cherchent pas où il faut, c’est que tu sais des choses qui vont me passionner. Ne me fais pas languir. » Menaçai je. « On se fâcherait. »
 
Prenant l’air penaud du collégien à qui ses parents montrent la lettre du proviseur réclamant de ses nouvelles, il exposa un récit plus vraisemblable que les divagations précédentes.
 
-« Je n’étais pas là je te l’ai dit ; mais supposons, je dis bien supposons, qu’un ami à moi ai été là cette nuit là. » j’acceptai la commodité narrative, une confession ne devant jamais être interrompue par des objections de pure forme. « Peut être, je dis bien peut être »continua-t-il. « Aurait il vu, vers quatre heures du matin cette nuit là une Clio rouge immatriculée dans le neuf trois. »
 
-« A qui ton ami a-t-il dit ça ? » m’enquis je.
 
-« Personne ne lui a posé la question, et puis c’est un taciturne. » Répondit-il en précisant.  « Parce que les types que mon ami a peut être vu, ce n’est pas des tendres, ni des dévots, c’est plutôt du genre dealers tout ce qu’il y a de plus laïc et de plus vicieux. Le genre que fréquente ta copine l’avocate »
 
Je m’apprêtai à gratifier Bébert d’une dernière torgnole  pour sanctionner cette remarque incongrue et l’inviter à des explications complémentaires, mais le R.E.R déversa son contenu humain gris sur le béton et j’optai pour la discrétion, quittant Bébert à regret.
 
Après quelques pas je revins en arrière, Bébert qui se relevait avec peine se protégea le visage. M’accroupissant devant lui je lui dis d’un air menaçant :
 
-« Sur les débordements de la conversation ne dis rien à Marie-Madeleine ; ça lui ferai de la peine ».
 
Mon air de conspirateur de cour de récréation déclencha sa surprise, mais visiblement peu désireux d’obtenir des explications supplémentaires et plutôt rassuré par cette complicité soudaine. Il cligna de l’œil et mis un doigt devant sa bouche en ajoutant :
 
-« ne t’inquiètes pas Louis Ferdinand, motus et bouche cousue »
 
Je partis rassuré, mais si je m’étais retourné, j’aurais sans doute pu le voir faire un geste significatif indiquant le fond de sa pensée : « faut pas contrarier les fous ».   

 

Par louis ferdinand raskolnihof - Communauté : Humour de tout genre
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Mardi 21 août 2007
Episode IV
 
‘’Où il est question de faits d’hiver en été’’
 
 
- Ca va mal finir…tout ça se terminera mal !
 
Anatole prophétisait derrière son comptoir en désignant les journaux qui relataient les évènements de la nuit. Les six clients présents ce matin là acquiesçaient sans restrictions. Jetant un regard sur les canards étalés sur le comptoir, je lus le récit de la nuit.
 
Le titre de la première page était à peine provocateur, juste ce qu’il faut pour attirer le regard. « Les quartiers sensibles de la ville s’enflamment ». A première vue, ça fait petit joueur, on aurait pu penser à des titres plus accrocheurs, plus sanglants, de ceux qui remuent les tripes, « peur sur la ville par exemple » ou « les hordes barbares mettent à sac la ville », mais non, tout l’art est là, la peur il ne faut pas la nommer mais la suggérer derrière une apparence de modération et d’objectivité. Elle doit être la conclusion inévitable de la lecture de l’article et non l’inverse, sinon ça ne marche pas, ça fait pas vendre.
 
Pour attirer le client les flammes suffisaient, le feu attire, c’est comme ça depuis la nuit des temps, c’est dire…
 
Les articles exposaient les événements, avec des données chiffrées, ça fait toujours sérieux. Mais au détour d’une phrase, sans en avoir l’air, le détail perfide, la révélation fallacieuse orientait le sens des évènements. On apprenait qu’une voiture avait été brulée à 100 mètres de la mosquée, l’article ne mentionnait pas que la voiture se trouvait à 10 mètre d’une superette sur un parking, ce n’était pas le but. L’important était de lié les deux termes : incendie et mosquée. Le rapprochement suffisait, les commentaires seraient apparus oiseux, superfétatoires, trop long à lire. La mécanique était en place, tout était dit, deux mots et les émotions s’agitaient, la colère et la peur raisonnaient comme les éclats de voix qui portaient les commentaires.
 
Les récits étaient placés dans la rubrique des faits divers, ceux qui n’appellent pas de réflexions et sur lesquels chacun peut à bon droit avoir une opinion. C’est là que l’on place les faits qui peuvent être compris sans référence à d’autres données, les monstruosités quotidiennes dont la compréhension est immédiate. Mettre sur le même plan les incidents qui ont lieux dans un quartier et un accident de manège, c’est quand même un peu hâtif !
 
Anatole en patron de café avisé avait bien compris l’intérêt de l’affaire. Servir l’apéro ça demande une longue expérience, c’est un métier. Il faut d’abord lancer la conversation sur un sujet ou chacun a quelque chose à dire pour l’ambiance, puis s’effacer et laisser les conversations se nouer.
 
Ceux qui parlent beaucoup reprendront une consommation parce qu’ils auront soif, les timides commanderont aussi un autre verre pour se désinhiber. Pour ça le fait divers il n’y a pas mieux, tout le monde a quelque chose à dire, c’est inévitable, de la pure arithmétique de bar.
 
Avec un peu de chance les conversations s’animeront, pas trop quand même les éclats de voix ça fait fuir le client, mais la dispute de comptoir, pour le patron perspicace c’est une rente, le chiffre d’affaire garanti.
 
La dispute est toujours suivit de la réconciliation, l’humanité est faite comme ça, la scène de ménage précède le rodéo dans les plumards, la polémique sur le zinc est suivit d’un échange de tournées chez les gens bien élevés. Ce jour là chez Anatole, les quelques voitures brulées et les incendies de poubelles donnaient à plein rendement.
 
Tout le monde était d’accord pour réprouver les agissements criminels et irresponsables de quelques jeunes étrangers aux habitudes exécrables et aux idées douteuses. Le fait que rien ne prouvait que les auteurs d’exactions soient étrangers ne troublait en rien l’implacabilité des raisonnements et la rigueur des solutions proposées. Evoquer ce détails aurait été malséant voire grossier. Evoquer, également, l’origine des ascendants directs des six clients présents parmi lesquels on aurait pu dénombrer au moins dix nationalités différentes et quatre continents (l’Australie ne compte pas) aurait été du dernier mauvais gout.
 
-Les casseurs faut les renvoyer chez eux, il n’y a pas de mystère, c’est la seule solution.
 
-Ils respectent plus rien, même pas les voitures !
 
-Ils ont même mis le feu à un autobus. (On apprendrait plus tard, que des pétards avaient été lancés dans un autobus par des gosses pris par l’ambiance quatorze juillet)
 
- La religion moi j’ai rien contre, mais si on s’attaque aux voitures faut interdire ! C’est ça  la laïcité.
 
Ces quelques exemples de réactions pleines de bons sens et de Ricard, grande marque française dont monsieur Charles Pasqua fut un temps le représentant peuvent donner une idée du consensus général sur les mesures répressives préconisées (une réflexion serait à mener sur l’opportunité de maintenir le préfixe de ce mot). De nouveaux délits et de nouvelles peines étaient suggérés ; tout y passait, les récidivistes, les pédophiles, les chômeurs, les fonctionnaires, les jeunes en général, les jeunes encapuchonnés en particuliers, les buveurs d’eau, les femmes adultères et surtout les amants des femmes adultères.
 
Tout le monde avait son délit et la peine qui devait correspondre et dans ce domaine l’imagination est fertile. Le bistro s’échauffait et le tiroir caisse sonnait. Seul un client ne disait rien, un vieil homme qui avait connu un drame, les accidents de la vie ça isole, ça rend pas causant. Il venait tous les jours boire quelques Pastis avant de retourner chez lui et boire encore, le matin ça lui permettait de moins trembler. Il venait sans doute pour le bruit, pour un dernier contact avec la réalité, pour sentir un peu de vie autour de lui, on n’a jamais su. Il mouillait son Pastis avec ses larmes, mais comme il avait beaucoup pleuré, des larmes il n’en avait plus, alors le Pastis il le buvait pur.
 
Lorsque la conversation s’orienta sur le terrain politique, le terrain était lourd, on sentait qu’il avait été arrosé d’une pluie de Ricard, les noms des sauveurs évoqués me donnèrent une irrésistible envie de m’isoler pour boire mon café sur la terrasse, ça tombait bien il ne pleuvait pas.
 
Sous le soleil d’été, à la paresseuse, je commençais à feuilleter le dossier que Marie Madeleine m’avait confié. Il était vide, ou presque, un contrat de vente, une description des lieux tracée à la hâte, quelques notes illisibles provenant de l’entretien que Marie Madeleine avait eu avec les plaignants, trois copies de main-courante déposées au commissariat pour bruits injurieux contrevenant aux articles 222-16 et R 623-2 du code pénal, qui répriment le bruit excessif et injurieux aucune suite n’ayant été donnée. Une misère.
 
En déchiffrant avec difficultés les notes, je reconstituais quelques brides de l’histoire. Un certain Mouju s’ingéniait à rendre la vie impossible à une famille tout ce qu’il a de comme il faut depuis quelques mois. Ses armes favorites étaient la chaîne HI-FI et le barbecue, en vente libre à cette époque de l’année mais dont l’usage abusif et répété peut être redoutable. D’après les notes de Marie Madeleine la musique diffusée n’était pas de nature à apaiser les mœurs ou provoquer l’élévation de l’âme et pour la citer littéralement, Maître Marie Madeleine avait écrit avec une orthographe impeccable dans un style concis et précis : « fait chier avec des chansons pornos de vieux ». Cela donnait le ton de l’affaire.
 
Le Mouju, je l’avais croisé, un vieil instituteur très actif dans un certain nombre d’associations, barbe blanche, toujours le mot pour rire, râleur professionnel, le genre à intervenir le premier dans une réunion pour dire qu’il n’a pas reçu la convocation. L’homme de gauche devenu propriétaire, le voisin.
 
La vie dans les villes serait douce et harmonieuse si on pouvait vivre entre gens qui se ressemblent, partageant le même mode de vie et les même gouts mais ça marche pas comme ça, les voisins on ne les choisit pas toujours, alors on fait tout pour imposer son point de vu, ses habitudes et ceux qui n’entrent pas dans le moule, les réfractaires, les exotiques, on les isole, pas par méchanceté mais pour rester entre soi, pour avoir des voisins qui nous ressemblent, pour que les enfants prennent de bonnes habitudes à l’école et suivent de bons exemples. Une ségrégation douce en quelque sorte, naturelle.
 
Les notes de Marie Madeleine ne permettant pas d’avoir une vision plus claire de l’affaire, il me parut nécessaire de rendre visite aux plaignants pour recueillir des éléments complémentaires. L’heure du thé me semblait convenir.
 
De nouveau l’assassinat de Daouda revint, qu’allait il faire dans la tour où il avait trouvé la mort et qui ne se trouvait pas dans son quartier de résidence ? Pourquoi l’avait-on mis dans cet état avant de le défenestré ? Ça faisait beaucoup de questions auxquelles ne répondaient pas les rubriques « faits divers » des journaux.
 
D’ailleurs s’agissait-il de « faits divers » ? Les rapprochements sont parfois le fruit du hasard, parfois la marque d’une volonté de manipulation, mais parfois aussi ils ont un sens encore faut il le trouver…
 
A suivre…     
 
 
 
 
Par louis ferdinand raskolnihof - Communauté : Ecrire
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Samedi 11 août 2007
 
‘’Ou le songe d’une nuit d’été à la lumière des gyrophares’’
 
A 21 heure j’arrivais devant le commissariat principal de la ville, rien ne signalait une activité particulière. Un observateur attentif cependant aurait pu remarquer une fréquence plus élevée que la normale des sorties de véhicules, un pas accéléré des fonctionnaires, un ton sec des ordres et des réponses que l’on entendait parfois dans le hall d’entré provenant de l’intérieur, une fébrilité.
 
J’attendais Marie-Madeleine, un peu inquiet. Un appel au secours ce n’est pas son genre même si elle a le SMS facile. Elle excelle plutôt dans l’annulation de rendez-vous. Elle sait mieux décommander que demander. Je redoutais un événement fâcheux, un incident avec une personne placée en garde à vue ou plus probablement avec un fonctionnaire de police que maître Marie-Madeleine eût voulu remettre vertement à sa place dans des termes, qu’avec mauvaise foi on peut qualifier d’outrage. Ca dépend de la nuance du vert.
 
La petite place qui se trouve devant le commissariat, était déserte et calme à cette heure ainsi que la petite avenue bordée de marronniers qui longe une école primaire et conduit à la mairie. La devise de la République, inscrite comme il se doit au fronton de tous ces édifices publics, éclairée par le crépuscule estival était figée dans la pierre, irréelle.
 
Voyant arriver Marie-Madeleine d’un pas rapide et décidé, j’en déduisis qu’il ne avait pas péril en la demeure. Elle paraissait même plutôt en forme. Vertu tonifiante de la confrontation avec l’autorité légale…
 
Passant devant moi, sans même m’octroyer un regard, esquisser une excuse pour l’attente ou même un léger remerciement pour avoir répondu à son appel, quelque chose qui aurait atténué mes regrets pour le sacrifice de ma soirée gâchée avec Alexia, elle dit d’un ton impératif :
 
-On s’en va, c’est le Kosovo ici ! Je ne reste pas une minute de plus dans ce quartiers ! Les flics font n’imp’, ils sont devenus complètement dingue.
 
J’eus peur un court instant de porter la responsabilité de la catastrophe qui allait m’être annoncée, il vaut mieux ne pas trainer dans les coins où se produisent les explosions que se soit celles de dynamite ou celles de colères, j’étais le seul interlocuteur que Marie Madeleine avait sous la main et redoutais les dommages collatéraux aux bavures policières. Toute réponse à une attaque aussi justifiée qu’elle soit suppose de prendre un risque pour des individus qui n’ont rien à voir avec le conflit, le processus de la réponse violente implique d’admettre comme postulat de départ : « il n’y a pas d’innocents »
 
Je pris donc le parti du silence prudent, surtout ne pas poser de question, laisser venir et elle vint.
 
 
-Tu sais ce qu’il c’est passé ?…non mais tu sais ce qu’il c’est passé ?
 
Je subodorais qu’un non interrogateur s’avérait inutile et même incongru.
 
- Et bien après la mort de Daou…(elle ne termina pas le mot) enfin l’assassinat, le lendemain c'est-à-dire hier, dans le cadre d’une enquête de flagrance, utilisant l’article 56 du code de procédure pénale les flics ont encerclé la cité ou avait eu lieu les faits à six heure du mat’.Ils se sont attaqués à deux tours en particulier, et ont débarqué dans les appartements, enfin tous ceux qu’ils avaient dans le collimateur puis ont embarqué une vingtaine de types chez qui ils avaient trouvé quelque chose pouvant justifier des poursuites.
 
Sur les vingt placés en garde à vu, aujourd’hui, j’en ai vu cinq, les autres ont été transféré dans un autre commissariat ou avaient déjà vu un avocat. Contre ceux que j’ai vus les flics n’ont pas grand-chose mais comme il s’agit d’une enquête pour un crime de torture et d’acte de barbarie commis en bande organisée et en fait  pour trafique de stup’ les G.A.V. (garde à vu pour les connaisseurs) peuvent être prolongées avec l’accord du procureur au delà de quarante huit heures dans la limite de quatre jours. De toute façon à un moment ou à un autre les flics seront bien obligés de les relâcher, mais ce moment là les flics le redoutent car voila ce qu’il c’est passé…
 
Elle marqua une pause, mon attention s’éveilla, le pot aux roses se découvrit poliment pendant que le poteau rose palissait de jalousie.
 
-Lorsque les vingt types ont été amené au commissariat central, l’ambiance était chaude, très chaude même, et le brigadier chef qui était de permanence aux G.A.V. (garde à vue pour les intimes du brigadier chef) est connu pour être vicieux, c’est un spécialiste de l’outrage.
 
Un instant j’imaginais un bon gros brigadier chef à poil devant la les cellules de garde à vue et des embastillés terrorisés et outrés à la vue de cette nudité mais Marie-Madeleine ne parlait pas de l’outrage à la pudeur. Je n’évoquais même pas cette vision dantesque, ça ne l’aurait pas fait rire…Elle continuait :
 
-Comme tu le sais, lorsqu’il y a délit d’outrage et qu’il y a condamnation à des dommages-intérêts en faveur du fonctionnaire, l’état verse les dommages-intérêts si le condamné est insolvable. De ce fait si un flic arrive à exciter suffisamment un clodo en cellule de dégrisement pour être copieusement insulté voire subir d’autres marques infamantes de la part clodo et si il y a condamnation, bien que le condamné soit insolvable l’état versera les dommages et intérêts.
 
Le brigadier chef dont je te parle y a vu un moyen commode d’arrondir ses fins de mois et à chacune de ses affectations aux G.A.V. (garde à vue pour les amateurs de noms d’oiseaux), il pousse les types à commettre un délit d’outrage. Mais hier, ça a dérapé, les flics qui avaient la grosse tête suite à l’opération dans la cité ont fait n’imp’ et maintenant ils sont bien embêtés car lorsque les gardés à vue vont sortir ils risquent de mettre de l’ambiance dans la ville.
 
De nouveau elle marqua une pause, un gyrophare passa, le pot aux roses découvert pavoisait, le poteau rose était très pâle.
 
 
 
- Tu connais Babar ? J’opinais, c’était un petit caïd, assez gros, qui passait ses journées à la sortie du R.E.R. où il se livrait à différends trafics.
 
-Tu vois comment il est Babar ? Je confirmais que le gabarit du dénommé Babar ne m’était pas inconnu.
 
- Et bien comme il faisait le malin sans doute, les flics l’ont mis en slip au milieu des cellules de garde à vue avec une perruque de blonde. Non mais tu te rends compte avec une perruque de blonde !
 
Je convins que les flics avaient exagérés, bien que la connerie de Babar soit de notoriété publique, il ne méritait pas quand même d’être déguisé en bimbo. Je fis part de cette observation à Marie-Madeleine, qui est brune, elle sourit en haussant les épaules, elle se détendait.
 
Pour la détendre complètement, je l’invitais chez l’italien qui tient une pizzeria en centre ville, par cette calme nuit d’été un diner en terrasse s’imposait. Piperno le dit toujours, il ne vend pas des pizzas, il vend de l’Italie. Compte tenu du prix des pizzas il est vrai qu’il doit justifier le supplément. Mais l’Italie…Une terrasse, une nuit d’été chaude et sereine, une illusion de voyage dans une grande ville de banlieue ça n’a pas de prix. Le centre ville des banlieues est l’ancien village, celui qui existait avant la ville, avant l’urbanisme, avant l’organisation rationnelle de la production de masse, c’est l’œil du cyclone là où il ne se passe pas grand-chose mais autour duquel tourne la tempête sociale. Le ciel était dégagé quelques étoiles brillaient, leurs lumières contrastaient par leurs silences avec celles des gyrophares qui s’allumaient plus loin, ailleurs dans d’autres quartiers de la ville. Peut être que la lueur des étoiles est aussi l’addition de milliers de gyrophares qui tournent là haut et qui font que les étoiles brillent. On ne sait pas, c’est loin…
 
J’amusais Marie-Madeleine en lui récitant les vers licencieux de quelques poètes polissons, et au café je lui demandais si elle avait pu apprendre quelque chose sur l’assassinat de Daouda. C’était une faute de goût car elle secoua la tête d’un air triste, de nouveau Daouda, celui qu’on avait connu, fut présent.
 
 -Non rien, tu sais les flics m’en disent le moins possible. Moins qu’a toi. Rétorqua-t-elle sur un ton ou se mêlait ironie, défis et une pointe de reproche faisant allusion à mes relations privilégiées avec le capitaine Landu (que par commodités j’appelais lardu).
 
-Tout ce que je sais, c’est qu’ils semblent être sur la piste du terrorisme, mais je pense que c’est bidon et qu’ils font ça pour pouvoir allonger encore la durée des garde à vue, mais là ils rêvent, car il leur faudra rendre crédible ‘’le danger imminent d’une action terroriste’’ tu vois Babar dans ce genre d’affaire ?
 
Non, vraiment je ne voyais pas. Ni lui, ni les autres. Je décidais cependant une petite visite de courtoisie à ce bon vieux Lardu le lendemain. J’aurais pourtant du savoir qu’en matière de rêveries celles des fonctionnaires de l’état a une caractéristique, elle a des conséquences.
 
A suivre…
 
 
Par louis ferdinand raskolnihof - Communauté : Au fil des mots
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Jeudi 2 août 2007
 
‘’qui enseigne qu’il y a un temps pour la musique et un temps pour l’amitié’’
 
 
Le défénestré c’était M’Sylla, Daouda M’Sylla, qui nous avait été présenté par son père cinq ans auparavant. A l’époque, nous tenions Marie-Madeleine et moi une permanence juridique hebdomadaire. Monsieur M’Sylla père portant la gandoura blanche qui signale l’africain musulman, nous avait expliqué que son fils Daouda, harcelé injustement par un juge d’instruction particulièrement répressif, faisait l’objet d’une mesure d’interdiction de séjour dans les Hauts de Seine ce qui ne lui permettait plus de suivre de cours dans un lycée proche de son domicile. Il s’agissait d’une atteinte à ses droits les plus élémentaires. Il y avait une discrimination du fait de ses origines, le père de Daouda ne précisant pas la nature de la discrimination nous entendions raciale, il pensait sans doute religieuse. Bref, la France patrie des Droits de l’Homme ne pouvait tolérer cela. Daouda était attachant et nous avions compati. Sa situation m’étonnait, elle révoltait Marie Madeleine.
 
Nous devions apprendre, plus tard, que le chérubin, participait à une bande, au sein de laquelle il jouait un rôle non négligeable, spécialisée dans le vol de portable et les rackets en tout genre. Bande dont le chiffre d’affaire avoisinait celui d’une prospère petite superette. Qu’un juge ai voulu éloigner Daouda de ses relations pendant l’instruction pouvait sembler normal et mon étonnement pris fin, pas la révolte de Marie Madeleine.
 
Mais Il est vrai que Daouda était attachant. Lorsque nous lûmes son nom dans le journal, malgré la rubrique faits divers où il figurait, ce qui nous revint en premier ça n’était pas son passé agité mais son rire et son élégance. Il était intelligent, opiniâtre, volontaire et ambitieux. Ces qualités avaient tout de suite été repérées et appréciées par Marie Madeleine qui recherchait ces personnalités aptes à contrôler leur destin et à échapper à leur milieu. Pour ma part j’avais aussi repéré son absence de scrupules et son caractère violent, question de point de vue…
 
La nouvelle Madone des quartiers avait décidée d’en faire quelqu’un, un exemple à faire baver Jules Ferry. D’abord elle mit toute son énergie pour faire lever l’interdiction de séjour et elle y arriva, puis entrepris de lui faire passer son bac, il avait 19 ans, ils passèrent de nombreuses soirées ensemble. Elle voyait pour lui une belle carrière, d’abord le bac puis science-po et après pourquoi pas l’E.N.A., Il est vrai que notre Daouda parmi les enfants d’Auteuil Nelly Passy n’aurait pas détonné, il avait une redoutable faculté d’adaptation. J’observais, dubitatif, les efforts de Marie Madeleine, mais il est vrai que Daouda était attachant avec ses raisonnements faux 
et ses arguments justes, ses rires et son optimisme et surtout son élégance africaine.
 
Daouda n’a jamais eu son bac. Un jour on ne le vit plus, il avait disparu sans donner de nouvelles. Six mois après on le voyait de nouveau se promener dans les rues de la ville en gandoura blanche et barbu, il fréquentait la mosquée, j’en conclu qu’il avait choisi de marcher dans les pas de son père.
 
C’est cette histoire qui passa un instant sur la table du bistro d’Anatole, à la place de l’article du ‘’Parisien ‘’ qui relatait un fait divers sordide où figurait le nom de Daouda. Marie Madeleine se taisait, mais je vis de la buée dans son regard, comme la rosée de l’été. Je me taisais aussi, les alchimistes utilisaient la rosée du matin pour « le grand œuvre », ils l’appelaient les larmes de Marie, alors ça se respecte ! Un instant Daouda fut présent, un instant d’humanité…
 
Anatole voyant que nous avions ouvert le journal à la page qui concernait cette affaire, s’approcha avec l’air du cancre qui connaît la réponse pour une fois.
 
-« si vous saviez dans quel état il l’ont mis » dit-il sur le ton de la confidence.
 
Croisant le regard noir de Marie Madeleine, j’entrepris de modérer les ardeurs narratrices d’Anatole.
 
-« tu vas nous gâcher les croissants, Anatole, garde ça pour l’apéro ! »
 
Anatole repartit, avec l’air du cancre qui une fois encore n’a pas réussi à placer la réponse qui fera grimper sa moyenne mensuelle. Il se rattrapa à l’apéro et j’eus droit aux détails croustillants, Marie Madeleine était partie depuis longtemps.
 
En partant, avec un air désolé, elle m’avait dit :
 
 -« Mon pauvre Loulou, je n’ai pas grand-chose pour toi cette fois ci, juste une histoire de trouble de voisinage, je te laisse le dossier.» Je cachais aisément mon enthousiasme, elle continua :
 
 –« Un voisin complètement marteau qui fait chier un couple qui m’a demandé de défendre ses intérêts, des copains d’Anne Charlotte, tu vois le genre… »
 
Le nom d’Anne Charlotte m’évoquât une famille catholique partant à la messe le dimanche, le père, la mère et les quatre enfants réglementaires et l’emmerdeur me parut soudain sympathique. Mais pour mes activités, la sympathie est contre-productive et j’avais besoin d’argent pour payer les apéros d’Anatole, mes romans policiers, mon gout pour les philosophes rationalistes, ma passion du cinéma, mes revues, mon loto, le fisc, mon propriétaire et…une pute de temps en temps. Je reportais la délicieuse lecture de cette affaire civile et très bien élevée à plus tard, et après l’apéritif bien sanglant que m’avait servi Anatole, je décidais d’aller trainer dans la cité où avait été défenestré Daouda.
 
Je m’y rendis dans l’après midi, rien ne semblait indiquer une activité particulière, pourtant une présence invisible, obsédante, indéfinissable trainait dans la cité comme les bandes qui se formaient, se dispersaient, se reformaient en déformant.
 
La rumeur courait depuis trois jours, les faits avaient eu lieu à quatre heures du matin, il n’y avait pas de témoins, mais tout le monde savait quelque chose. D’abord le bruit avait couru qu’un black défoncé c’était balancé d’une fenêtre du dernier étage, après l’opération musclée des agents de relation publique du ministère de l’intérieur, les conversations portaient sur un black qui avaient été balancé d’une fenêtre par les keufs, quand on apprit qu’il avait été torturé et qu’il fréquentait la mosquée on en conclut qu’un combattant de la révolution islamique avait été torturé puis assassiné par le Mossad avec l’aide de la police française.
 
Toutes ces hypothèses, bien que fertiles sur un plan romanesque, ne me renseignaient pas beaucoup sur les causes de la mort de Daouda. Je me dirigeais vers le lieu ou Bébert  faisait la sieste l’après midi après avoir fait la manche le matin à la station du R.E.R. Bébert compte tenu de son ancienneté dans le métier de clochard était respecté et savait beaucoup de choses.
 
Au détour d’une allée, un grand black habillé façon racaille m’interpella ; -« Raskolmescouilles,
Faut pas trainer dans les tiéquards en ce moment, sauf si tu veux jouer avec le feu » ajoutât-il en riant.
 
J’ignorais cette interpellation un peu rude. Mon nom n’est pas facile a prononcé et compte tenu du
 gabarit de l’interpelleur, j’optais pour l’indulgence, il n’y a pas de fautes sur les noms propres.
 
Je n’avais nulle envie de me lancer dans une controverse linguistique d’autant que la phonétique était à peu près respectée.
 
Le ballet des jeunes encapuchonnés, les sonneries de portables incessantes qui annonçaient l’arrivée d’un texto, les cars de C.R.S. qui patrouillaient aux abords de la cité, tout annonçait une nuit agitée. Ma bienveillance à l’égard d’une plaisanterie bien innocente, quoique peu fine, sur mon nom 
en fut confortée.
 
Quand Bébert me vit, il partit en courant-«  je sais riens », disait-il, -« je n’ai pas envie de te voir, ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais » ; son attitude me dit tout ce que je voulais savoir.
 
Je quittais cette paisible et riante réussite de l’urbanisme et rentrais chez moi pour attendre mon rendez-vous avec Alexia, sous la douche j’évoquais avec gourmandise les possibilités culturelles et érotiques de cette soirée.
 
Alexia est une artiste dans de nombreux domaines. Diplômée de musicologie, j’adore écouter avec elle de la musique et aller aux concert, elle m’a fait découvrir Stockhausen, Schönberg et Varèse, un peu intello, un peu bohème, sensible, à ses connaissances en arts plastiques s’ajoutent d’autres talents qui contribuent de façon non négligeable à son charme.
 
Pour moi son nom évoque aussi toutes les belles figures de style que popularisèrent San Antonio et le Kamasutra.La brouette de Zanzibar, le tabouret lithuanien, le sombrero mexicain…toute une poésie.
 
Vers vingt heures, j’allais sortir quand mon portable m’annonça sur un air de Vivaldi que Marie Madeleine voulait me voir. Le SMS disait :
 
-« LL les keufs font n’imp SOS j crac »
 
La brouette de zanzibar se brisa, le tabouret lithuanien s’effondra, le sombrero mexicain s’affaissa, Alexia fut décommandée avec excuses très plates et prétexte fallacieux mais bien trouvé, je ne peux pas me permettre de décourager les bonnes volontés .Je répondis à Marie Madeleine que j’arrivais.
 
Aucune soirée culturelle et non moins érotiques, aucun plaisir de l’intellect et des sens ne mérite que l’on abandonne une amie qui lance un appel à l’aide. 

A suivre...
 
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Par louis ferdinand raskolnihof
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Jeudi 26 juillet 2007
 
 ‘’ou l'on apprend qu'il existe un usage inédit de la tour Eiffel et un usage plus conventionnel des stupéfiants.’’
 
" Casse toi, maintenant tu me casses les couilles alors barre toi "
Installé tranquillement à la terrasse du café ou j'ai mes habitudes, le bruit de cette conversation un peu vive pour cette heure matinale, me tira de ma réflexion qui abordait les problèmes essentiels de l'âme, de la raison, du lien trop évident entre Spinoza et Descartes, des problèmes de voirie, des faits divers et de leurs conséquences sur la montée-du-populisme-qui-avait-amené-l'élection-de-Nicolas-Sarkozy, et de mes loyers impayés...Prêtant plus attentivement l'oreille, le fond de l'affaire, apparu. Rachid, le fils d'Anatole, le patron du troquet, s'était levé du pied gauche et avait entrepris de rappeler aux convenances les plus élémentaires un audacieux qui avait garé son vélo en l'appuyant sur sa voiture.
Anatole temporisait.
-" Laisse le tranquille, il boit son demi et après il s'en va "disait il soucieux de conserver la clientèle. Mais Rachid n'en démordait pas 

- " Y a pas de raison; il nous a manqué de respect, il dégage, on ne peut pas tout accepter "
-" Rachid, je te respecte, je t'ai jamais manqué de respect mais tu es un branleur et tu me fais chier " disait le client agressé, touché dans son honneur et mécontent de se voir gacher l'instant délicieux du cinquième demi de la journée, celui de 10h du matin, le régal du connaisseur.
-" Tes conneries va les faire ailleurs chez Omar, chez hussen ou chez le vietnamien mais pas ici, ici c'est une maison honorable qui n'accueille pas les connards comme toi, qui sont tricards dans tous les bistros de la ville "Anatole bougonnait, si on peut plus servir les poivrots à quoi servent les bistros, qui sont une sorte de service public, faut pas toucher au coeur de métier. Anatole était inquiet des propos de son fils et du chiffre d'affaire.
Soudain le client voulu prononcer la parole définitive, celle qui allait mettre fin au conflit, la parole libératrice, celle que l'histoire retiendrait, l'équivalent Kabyle du « veni, vidi, vici » latin.
-" Rachid, je te respecte mais tu es un enculé "
Je vis alors passer par la porte du bistro dans l'ordre, un verre de bière, une casquette de cycliste, un client mécontent, et le pied de Rachid qui alla s'écraser avec un bruit mou sur un postérieur de client mécontent mais maladroit qui en dix minutes avait transgressé deux interdits la Bagnole de Rachid et sa virilité (les deux étant liées)
.
Le client repris son vélo, Rachid son calme, Anatole son travail, je repris mes réflexions et la sérénité revints dans la rue. 

C’était un matin d'été qui ressemblait à l'automne, il avait plu pendant la nuit, le ciel était gris il faisait à peine assez chaud pour être à une terrasse. J'attendais Marie-Madeleine, ma patronne ou plutôt l'avocate pour qui je travaillais ponctuellement en cherchant pour elle des indices, des preuves aptes à étayer, les dossiers souvent vides de clients pas toujours très nets qui sans l'aide de Marie-Madeleine, la nouvelle Jeanne D'Arc, se verraient livrés à la vindicte de la société dignement représentée par le Procureur de la République et de la pensée unique, et condamnés, par des magistrat intègres, sévères, justes et débordés.
Mon café refroidit, le vent chassa les nuages, le soleil réchauffa la rue, au bout de la rue Marie-Madeleine apparut
Coiffée en arrière, l'air décidé, presque arrogant, elle portait un ensemble assez chic et très féminin. Je l'avais pourtant connu avec des tenues impossibles un vieux blouson bleu qui la faisait ressembler à rien mais elle avait changé et jeté son vieux blouson. Sa démarche ce jour là était un peu incertaine, on était mardi et la veille elle avait été à son entrainement hebdomadaire de jiu-jitsu, ceci expliquant sans doute cela.
Elle s'arrêta à ma hauteur et sans même s'asseoir ou dire bonjour, elle s'adressa à moi en termes choisis mais inhabituels pour un membre du barreau:
-" Putain loulou, j'ai une tour Eiffel dans le cul "
Je n’ai jamais aimé la tour Eiffel comme le Sacré cœur, ils me sont toujours apparus comme des monuments prétentieux et inutiles tout juste bons à prendre les touristes pour des cons. Vanité injustifiée du peuple français qui n'a pas choisi par hasard comme mascotte le coq, le seul animal capable de chanter les pieds dans la merde. Pour moi Paris c'est des ruelles, des bistros, des histoires, des gens. Mais savoir que la tour Eiffel pouvait fréquenter des endroits si insolites  la fit remonter dans mon estime.
Sans attendre Marie Madeleine s'assit, sans éprouver aucune gêne, tout n'est que symboles…
Elle commanda un café qu’Anatole s’empressa de servir, une avocate dans un bar kabyle ça se soigne surtout quand on a un fils de nature emportée. Puis elle commença le récit de son audience de la veille, sans donner de précisions sur la nature de la tour Eiffel, et surtout sur le phénomène physique qui l’avait amenée là où elle était, des japonais seraient déçus ce jour la.
-" Hier, aux prud’hommes c’était ouf, je t’ai parlé de l’affaire Levissela ? "J’acquiesçais, moi je l’avais appelé Levicelard, simple moyen mnémotechnique. " J’ai plaidé hier, tu te rappelles des faits ? Levissela, qui est chauffeur de direction, se fait envoyer à son adresse professionnelle une revue porno, c’est vrai que c’est limite mais bon…les connes du service courrier l’ouvrent et par pure méchanceté, je pense, dépose la revue à la vue de tout le monde. Ca fait un pataquès, le patron convoque Levissela et le rétrograde avec baisse de salaire. "
-" Et Levissela n’est pas content. " Ajoutais-je, histoire de montrer que je suivais.
Marie Madeleine continuais. -"Dans cette affaire il y avait deux problèmes ; d’une part, le fait de se faire envoyer une revue porno à son adresse professionnelle constitue- t-il une faute ?d’autre part même si c’est une faute l’employeur pouvait il utiliser ce fait pour fonder la sanction ? " Sur cette dernière question le ton de Marie Madeleine changea pour devenir incisif, la bête juridique s’était réveillée, elle tenait sa proie, la faille dans l’évidence d’une situation qui allait lui permettre de démontrer l’indémontrable, de sauver l’insauvable, bref de permettre à Levissela de feuilleter tranquillement sa revue porno en attendant son patron qui se rend sans doute régulièrement dans un bordel chic du XVIème arrondissement. C’est ça la société de classe ; aux patrons les bordels aux employés la branlette, faut conserver les traditions.
Je demandais à Marie Madeleine si la revue était intéréssante, elle rit pour toute réponse, j’en conclus que ça devait être du joli.
-" Et à ton avis qu’a plaidé la partie adverse ? "Elle n’attendit pas ma réponse pour me dire avec jubilation. -"Et bien la faute, les cons, toute la plaidoirie de l’entreprise a été orientée vers la démonstration de la faute. Alors qu’en fait, la faute, on s’en bat ! La vraie question n’est pas la faute mais la preuve de la faute. Car même si Levissela a commis une faute en se faisant adresser une revue porno sur son lieu de travail, sans indiquer qu’il s’agissait d’un courrier personnel, ça fait partie de sa vie privé et son employeur n’a pas le droit de la violer. Il a encore moins le droit d’utiliser ce fait dont il n’aurait jamais du avoir connaissance pour motiver une sanction "
Je lui demandais qui était l’avocat de la partie adverse. « Alexis, il était archi nul » me répondit-elle rapidement, elle devait parler en connaissance de cause puisqu’elle avait couché avec lui, trois mois auparavant.
-" Tu comprends loulou " conclut-elle, -" c’est ça le droit, cela revient à faire prévaloir des principes, ici le respect de la vie privée, sur la réalité pour modifier cette réalité ".Elle y croyait.
Marie Madeleine continuait de parler, je ne l’écoutais plus. Je regardais l’ombre que dessinait le soleil sur son visage et sur sa nuque, elle était radieuse, j’aimais la voir comme ça.
Soudain, un nuage passa devant le soleil. Marie Madeleine s’arrêta de parler un instant, elle dit avec un air triste -"je suis dég’ loulou, demain je suis de permanence pénale et j’étais invitée à l’anniversaire de ma pote Marjolaine "
Je mesurais l’ampleur du drame. D’autant que les commissariats de la ville allaient sans doute connaître une certaine affluence. Deux jours avant notre conversation, un type avait été défenestré du 11 ème étage de la tour d’une cité dont les allées portaient de poétiques noms évocateurs de fleurs ,ou de nos belles provinces, mais ou les halles (ortographe incorrecte mais adaptée) d’immeubles servaient d’étal à de nombreux petits commerces spécialisés dans la vente d’herbes exotiques, de poudres miraculeuses et d’articles stupéfiants en tous genres.
D’après Anatole et le ‘parisien ‘ avant d’être défenestré le type, dont la renommée n’était plus à faire dans les commissariats, avait subit des traitements qui auraient fait palir d’envie les tortionnaires de la gestapo et du KGB. Les journaux en avaient parlé, le ministre c’était ému, le préfet avait été interrogé, le commissaire s’était fait enguêler, les flics avaient été envoyés sur place et pour satisfaire tous les gens, précédemment cités, avaient mis une vingtaine de types en garde à vue. On était dans la chaine infernale de la répression médiatique, dans quelques jours tout rentrerait dans l’ordre, les flics reprendraient la belote interrompue dans les commissariats, les dealers leurs petits commerces, les commissaires leurs rapports rassurants, le préfet ses mondanités, le ministre ses magouilles politiciennes et les journaux l’enquête qui permettrait de répondre enfin à la question qu’ils essayaient de faire passer comme la question qui passionnait tous les français : ‘’Nicolas baise t’il encore Cécilia ?’’
Tout allait rentrer dans l’ordre, sauf pour Marie Madeleine et moi car le type qui avait été défenestré était une vieille connaissance.
A suivre…     
 
Par louis ferdinand raskolnihof
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